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A Gaza, ils écrivent leur douleur et leurs espoirs en anglais

Article sélectionné dans
La Matinale du 08/11/2017
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A Gaza, ils écrivent leur douleur et leurs espoirs en
anglais

Pour informer le monde sur le sort des Palestiniens et échapper à l’enfermement, de
jeunes Gazaouis relèvent le défi d’écrire leurs récits dans la langue de Shakespeare.
LE MONDE | 09.11.2017 à 06h44 • Mis à jour le 09.11.2017 à 14h38 | Par Piotr Smolar (/journaliste/piotr-smolar/) (Jérusalem,
correspondant)
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Il s’imaginait déjà devant la Maison Blanche, tout sourire, se prenant en selfie pour immortaliser un
premier voyage à l’étranger. En avril, Wesam Al-Naouq a cru qu’il pourrait bénéficier de la plus belle
des permissions pour sortir de la bande de Gaza. Le jeune homme venait d’être sélectionné dans un
programme pour futurs leaders au sein de la prestigieuse Université de Georgetown, à Washington.
Pendant trois mois, il a attendu un permis israélien afin de se rendre au consulat américain
à Jérusalem, en vue d’obtenir un visa. Mais le permis n’est jamais arrivé, sans explication officielle.
« Ils ne m’ont pas tué, mais ils ont tué mon rêve », écrivit alors Wesam Al-Naouq sur les réseaux
sociaux.
Etre jeune à Gaza ressemble à une longue peine. On pourrait citer les chiffres affolants du chômage
(60 %), le poids du conservatisme religieux, la main de fer du Hamas pendant dix ans sur le territoire
palestinien, une décennie marquée par trois guerres contre Israël et un blocus. On pourrait évoquer
la misère, l’insalubrité, les diplômes qui ne servent qu’à décorer les murs. Tout cela est vrai.
GILLES RAPPAPORT
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« JE VOUDRAIS
OBTENIR UNE
BOURSE POUR
ÉTUDIER LE
JOURNALISME EN
GRANDEBRETAGNE.
VIVRE
ICI, C’EST COMME
UNE PEINE À
PERPÉTUITÉ. »
AHMED ALNAOUQ,
MANAGER LOCAL
DU PROGRAMME
WE ARE NOT
NUMBERS
« Relâcher la douleur »
Mais la plus grande douleur est l’enfermement lui-même. Le sentiment qu’au dehors de cette langue
de terre de 40 kilomètres de long, où se serrent aujourd’hui 2 millions de personnes, le monde
palpite, change, offre des possibilités éphémères, et qu’on ne peut en contempler les reflets qu’à
travers l’écran d’un smartphone. A Gaza, Facebook est à la fois une addiction et un poison lent.
Que faire de cette douleur ? Chacun cherche un dérivatif. Certains Gazaouis l’ont trouvé dans
l’écriture. Etudiant en quatrième année à l’université d’Al-Azhar (Gaza-ville), Wesam a rejoint un
groupe de Palestiniens anglophones, décidés à traduire noir sur blanc leur frustration, leur colère,
parfois aussi leurs espoirs.
Wesam est un grand gaillard de près de deux mètres, à la barbe élégamment taillée et aux yeux
d’une bienveillance rare, comme s’il voulait désarmer le monde. Il parle anglais par longues phrases,
une manière de montrer la richesse de son vocabulaire. « J’écris en arabe pour moi, mais Dieu m’a
donné la capacité d’écrire en anglais, il est donc de mon devoir de le faire, dit-il. J’appartiens à ce
pays, à ce peuple, qui se pense ignoré du monde. Je dois faire entendre sa voix à l’extérieur. » Pour
lui, l’écriture a aussi une vertu thérapeutique. « Je ne peux rien faire d’autre pour relâcher la
douleur. »
Des parrains étrangers
A 21 ans, Wesam est l’un des piliers du projet We Are Not Numbers (« nous ne sommes pas des
numéros »), qui a donné naissance, en 2015, à un site Internet. A son initiative se trouve une
journaliste américaine, Pam Bailey.
Militante de la cause palestinienne, fréquente visiteuse à Gaza, elle y a noué des contacts au fil des
ans et a voulu développer un projet pérenne. Son idée : offrir un parrain à chaque apprenti écrivain,
un homme ou une femme prêt à le guider, à éditer ses textes, à être son interlocuteur privilégié à
distance. Journalistes, blogueurs ou écrivains, ces mentors étrangers, dont la moitié sont juifs, ne
sont pas des personnalités connues. Mais elles peuvent consacrer du temps au suivi de leur
correspondant.
A l’été 2016, Pam Bailey a été arrêtée à l’aéroport Ben-Gourion de Tel-Aviv
et expulsée, avec une interdiction d’entrée en Israël de dix ans. Les livres
qu’elle transportait pour son groupe ont disparu. A distance, la journaliste a
poursuivi son projet.
L’appétit des volontaires impliqués était énorme. Au début, ils rechignaient
à bénéficier des conseils de mentors juifs. Aujourd’hui, explique Pam Bailey,
ce n’est plus un enjeu. Mais les juifs demeurent pour eux une abstraction
fantasmée, et les Israéliens, un ennemi inconnu. En 2012, Wesam a gagné
un concours d’écriture qui lui a permis de découvrir Jérusalem pendant
deux jours. « Ce furent les deux meilleurs jours de ma vie. J’ai pleuré en
voyant la mosquée Al-Aqsa. Mon père, âgé de 74 ans, ne l’a jamais vue. »
Ce que ces jeunes ont perdu, en dix ans de blocus et d’enfermement, ne
pourra jamais être rattrapé. Dans l’un de ses textes, Wesam évoque ainsi
les « morts-vivants » de Gaza, « ceux qui marchent sans âme et ont perdu
l’espoir ».
Même le processus de réconciliation actuel entre le Hamas et le Fatah du
président Mahmoud Abbas le laisse sceptique. L’habitude de la déception,
sans doute. « Je ne crois pas à ces factions, confie-t-il. C’est difficile pour elles de laisser derrière
tout ce qui s’est passé en dix ans. Elles nous ont amené la misère et la tristesse. » Et pourtant :
avec la reprise en main des points de passage vers Israël et l’Egypte par l’Autorité palestinienne,
survenue le 1er novembre, le fol espoir d’une levée du blocus par Le Caire se précise. L’ouverture
des portes vers l’Egypte fournirait un sujet enthousiasmant aux apprentis écrivains de Gaza.
Les petites histoires et la grande
A ce jour, près de 170 personnes ont participé au projet, dont 70 % de filles. Certains sont des
Palestiniens vivant au Liban ou en Cisjordanie, mais ils se trouvent pour l’essentiel à Gaza. Ahmed
Al-Naouq, cousin de Wessam, en est le manageur local. Son quartier général est installé dans les
locaux d’une ONG de réinsertion sociale, qui héberge le groupe pour ses réunions. Impossible de
les tenir dans un domicile privé. A Gaza, les règles de socialisation pour les jeunes femmes sont
strictes.
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Ahmed étudie la littérature anglaise, mais son objectif a toujours été de devenir journaliste. Certains
de ses textes sont déjà publiés sur des sites d’information. « En arabe, on a tendance à exagérer, à
utiliser un langage trop fleuri, dit-il. Il fallait apprendre à écrire de façon à être compris par un lecteur
occidental. Je me suis senti beaucoup mieux, la première fois que j’ai été lu. Ça permet de
construire un héritage. Quelque chose de vous restera après la mort. »
Dire cela à 23 ans ! L’un des frères d’Ahmed a été tué pendant la dernière guerre, en 2014. Il était
membre des brigades Al-Qassam, la branche militaire du Hamas. Hanté par cette disparition,
Ahmed lui a consacré trois récits. C’est Pam Bailey qui l’a convaincu d’écrire pour se libérer de ce
deuil. « Mon rêve absolu est de vivre ailleurs, ajoute le jeune homme. Même au Soudan ! Je
voudrais obtenir une bourse pour étudier le journalisme au Royaume-Uni. Vivre ici, c’est comme une
peine à perpétuité. »
Un jour, un correspondant canadien a dit à Ahmed : « 90 % des gens ici pensent que vous êtes des
terroristes vivant au milieu de ruines. » On dirait un slogan justifiant en soi la création de We Are Not
Numbers. Soutenu par l’ONG Euro-Mediterranean Human Rights Monitor, ce projet veut surmonter
les clichés sur les Palestiniens, considérés comme une masse monolithique.
Une grande partie de la formation prodiguée concerne le tissage d’un récit, et non la pratique même
de l’anglais, car un niveau très correct est exigé à l’entrée. Tous ont lu le roman Les Matins de
Jénine (Buchet Chastel, 2008), fresque familiale de Susan Abulhawa, qui leur a démontré combien
la puissance des petites histoires aide à raconter la grande. « En dehors de la guerre, beaucoup
n’ont jamais considéré que les autres aspects de leur vie étaient intéressants ou importants,
explique Pam Bailey. Nous faisons donc des séances pour expliquer comment les instants les plus
banals peuvent devenir des récits. L’un des grands défis est de leur apprendre à montrer, et non à
dire. » Le site du groupe offre un échantillon passionnant, donnant chair au malheur et montrant
toute la complexité de ces jeunes Palestiniens, même s’il leur est difficile de sortir du cadre de la
victimologie.
Explorer leurs propres tabous
Un jour, au cours d’un atelier d’écriture, il fut demandé au groupe d’écrire une histoire en une ligne.
Voici un échantillon.
« A vendre : passeport gazaoui, jamais utilisé. »
« Ils l’ont tuée ; quelque chose a changé : les chiffres. »
« Etudions. L’électricité s’arrête. »
« Elle décida de pourrir au lit. »
L’activiste américaine voudrait aller plus loin, les pousser à explorer leurs propres tabous, comme la
question de la dépression ou celle du mariage chez les filles.
Diplômée d’anglais en 2011 de l’université Al-Azhar, Karama Fadel est issue d’une famille éclatée.
Son père est mort lorsqu’elle avait 5 ans. Un frère vit au Maroc depuis longtemps. Par Skype, il lui
raconte sa vie délicieusement banale. Sa soeur a pu rallier l’Espagne, où elle a déposé une
demande d’asile. Karama, elle, n’entend pas quitter Gaza. « Ma situation n’est pas mauvaise, ditelle.
Je travaille comme prof d’arabe pour les étrangers, j’écris des histoires, je m’intéresse à la
politique… » Il y a un mois, un jeune homme convenable a demandé sa main. Elle n’a pas refusé,
mais n’a pas accepté non plus. « Mon ambition est pour l’instant plus forte que mon désir de me
marier, assure-t-elle. Notre société est très conservatrice. Toutes mes amies mariées ne font rien,
elles disent qu’elles ont oublié l’anglais qu’on a appris ensemble. »
Apprendre grâce à YouTube
Karama a gagné récemment le troisième prix d’un concours de blogueurs. Elle a reçu un trophée et
200 dollars. Mais l’argent n’est rien par rapport au sentiment de reconnaissance. Elle l’avait déjà
éprouvé avec une intensité similaire au moment de rédiger son premier texte pour We Are Not
Numbers. « J’ai raconté l’histoire de ma tante, la première et la seule conductrice de bus à Gaza.
Elle est mon inspiration en matière de courage. » Agée de 63 ans, cette tante ne s’est jamais
mariée. Elle porte des jeans, dirige une crèche et veut incarner la possibilité – si fragile – d’une
émancipation pour les femmes de Gaza.
Karama – « dignité », en arabe – a aussi écrit sur le travail des enfants ou sur l’impuissance des
Nations unies. Il lui a fallu du temps pour s’habituer à l’anglais. Son apprentissage de la langue s’est
fait essentiellement grâce aux vidéos de YouTube. « A l’université, j’écrivais de façon académique,
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se souvient-elle. Mes mentors m’ont dit : “Pense en anglais, écris de façon directe.” » Aujourd’hui,
elle avoue être très excitée par le nouveau projet de l’organisation : la mise en place d’une formation
au journalisme d’une durée d’un an.
Pam Bailey espère qu’elle pourra, à terme, transformer certains jeunes en véritables professionnels,
rémunérés comme tels. Mais elle manque cruellement de fonds. D’autant que le groupe s’est aussi
mis à produire des vidéos, très léchées, dont la réalisation coûte cher et l’audience demeure
restreinte. Dans l’une de ces vidéos, on voit une étudiante, Yara Jouda, puis on entend sa voix lire
un texte mélancolique. « Je suis une fille qui n’a pas de rêve, et peut-être pas d’avenir »,
commence-t-elle, en laissant tomber une rose rouge par terre. Yara Jouda marche ensuite au milieu
de ruines.

SPIP 3.0.21 [22462] | Squelette BeeSpip v.3.1.0

Mis à jour le lundi 17 septembre 2018